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Ce que peut le théâtre

| 14 juni 2018
Au NT Gent qu’il dirige depuis le début de l’année, Milo Rau se propose de développer un art résolument en prise avec le réel. Avec Le Reprise : Histoire(s) du théâtre, sa dernière création, il se saisit d’un fait divers pour interroger l’essence de l’acte théâtral.

« Être en prise avec le monde », l’expression peut s’embler galvaudée. Qui, sur les scènes de Belgique, de France et de Navarre, ne justifie pas son acte de création par cette sacro-sainte formule magique ? C’est en tout cas ce que revendique le Manifeste de Gand, rédigé par Milo Rau le 1er mai dernier : texte de 10 propositions audacieuses et concrètes qui prône, entre autre, la participation d’amateurs, la légèreté du dispositif scénographique, la multiplicité linguistique, la mobilité géographique. Résumé ainsi, on pourrait penser que Milo Rau se contente d’être dans l’air de temps. Il n’en est rien. Avec acuité, intelligence et exigence, le metteur en scène offre à travers ce manifeste la promesse de créations stimulantes à tous points de vue. En atteste la première pièce créée sous cette auto proclamée et féconde autorité.

Pour La Reprise, premier volet du cycle Histoire(s) du théâtre, Milo Rau et son équipe se sont appuyé sur un fait divers survenu à Liège en 2012. Une affaire qui a fasciné Sébastien Foucault, un des acteurs. Pendant des mois, il s’est rendu au tribunal pour assister au procès des meurtriers d’Ishane Jarfi, un jeune homme tabassé à mort à la lisière  d’une forêt parce qu’il était homosexuel. Ou peut-être simplement parce qu’il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, quand la violence sourde fait surface, pour un oui pour un non, au moindre prétexte.

Milo Rau a d’abord mené des auditions à Liège, rencontrant ainsi le magasinier Fabien Leendeers et la gardienne Suzy Coco qui ont rejoint l’équipe, participant pleinement  à la création. Les comédiens ont ensuite fait connaissance avec les parents d’Ishane Jarfi, son ex-petit ami, l’un des tueurs en prison ainsi que leurs avocats, faisant de cette parole vraie la matière du spectacle. Sur la scène, les comédiens oscillent entre l’incarnation des faits et le récit du processus, entre l’immersion et la distance. En contrepoint du plateau, un écran ouvre le champ du réalisme, avec des images tournées au préalable aussi bien qu’avec des images tournées en direct. Tout est rejoué et à la fois, tout est dévoilé. Dans ce balancement, l’esprit, en éveil, s’immisce. Voilà ce que peut le théâtre.

La pièce est structurée en cinq actes, pour signifier qu’ici comme dans la tragédie, le destin est inéluctable. Mais ce qui importe, comme le soulignent les vers d’un poème de la poétesse polonaise Szymborska, c’est le sixième acte de la tragédie, quand, sur le champ de bataille de la scène, les vivants se placent sur une seule ligne, le visage vers le public et que les yeux de la victime sourient au bourreau. Autrement dit, quand la représentation laisse place au réel mais qu’à travers elle, il nous est donné de penser le réel.

À partir du fait divers, le metteur en scène interroge les moyens qu’offre le théâtre pour représenter le réel et les implications que cela entraîne. La violence est crue, nue, insoutenable, et pourtant, ici, nous savons qu’elle n’est que théâtre.

| Milena Forest, Mouvement, 14/06/2018