Critique Lam Gods - Le soir: 'Un agneau tendre et saignant'

| 18 oktober 20188
​Dégoupillant toutes les polémiques suscitées par son projet (appel à djihadiste et abattage de mouton prévu sur scène), Milo Rau créé un « Agneau Mystique » d’anthologie. Il aurait pu se prendre pour Dieu mais se fait plutôt prophète, avec de vrais Gantois en apôtres de notre humanité.

Il fallait toute l’inconscience d’un Milo Rau pour débarquer de Suisse à Gand et s’emparer d’une oeuvre symbolique de la culture belge en guise d’intronisation au NTGent et dans le coeur des Gantois. Avec L’Agneau Mystique , célèbre retable des frères Van Eyck, le metteur en scène a choisi un sommet pictural du Moyen-Age, passage obligé des manuels scolaires et des livres d’art, et matière a priori pas très folichonne avec son iconographie classique et ses figures bibliques – Dieu le Père, la Vierge, Saint-Jean-Baptiste, Adam et Eve – aux côtés d’une foule d’autres personnages, des pèlerins aux anges, en passant par le mécène du tableau. De ce monument figé par le temps, Milo Rau tire une représentation terriblement vivante pour faire de cet Agneau Mystique un choeur polyphonique du XXI e siècle. Sur la scène du Schouwburg (juste en face de la cathédrale Saint-Bavon qui abrite justement le retable), Adam et Eve deviennent un vrai couple de Gantois accompagnés de leurs deux petits garçons (au destin, on l’espère, plus paisible que celui d’Abel et Caïn).

Devant une chorale d’enfants gantois (figurant les anges en adoration), les deux locataires du jardin d’Eden ne rechignent pas à se dénuder et obéir au précepte divin. S’enlaçant torridement sur le plateau, ils prennent très à coeur leur mission de peupler la terre de lignées entières. Orchestrés par le comédien Frank Focketyn, devenu pour l’occasion le Créateur ordonnant son petit monde, une foule d’amateurs endossent les personnages du retable, en racontant leur histoire, leur motivation à faire le casting de Milo Rau, et comment leur vie résonne avec leur rôle.
Une Vierge Marie mère de djihadiste La Vierge Marie est sans doute l’incarnation la plus emblématique de cette distribution. Mère d’un djihadiste récemment tué à Idlib en Syrie, Fatima Ezzarhouni raconte son désespoir lors du départ de son fils, ses lettres endoctrinées, et le dénouement final. Si cette comparaison entre la mère de Jésus et celle d’un combattant de Daesh choquera certains, c’est tout l’humanisme de Milo Rau qui transparaît ici puisqu’il y voit la douleur d’une mère avant tout. Même écho édifiant entre Saint-Christophe (qui porta Jésus enfant selon la Bible) et un réfugié afghan qui raconte avoir aidé des familles d’autres migrants à traverser des rivières pendant son terrible périple. Toutes les thématiques de notre époque sont évoquées pour dessiner le destin de l’Humain, depuis la naissance (lors d’un accouchement filmé) jusqu’à la mort (avec le témoignage vidéo d’une personne en soins palliatifs), en passant par les joies (le chant cristallin des petits chanteurs gantois), les douleurs, ou la culture.
Comme le tableau des frères Van Eyck, aux infinis détails, le spectacle regorge de points de vue, d’anecdotes, de souvenirs. Depuis la femme de ménage du théâtre qui raconte avoir fait le Hadj jusqu’aux artistes contemporains qui recueillent l’essence de la «flamanditude » à Dilbeek, chaque histoire est réelle, comme les peintres s’étaient servi de modèles locaux pour accomplir leur chef-d’oeuvre. Et l’Agneau dans tout ça ? C’est peut-être la scène la plus forte de ces deux heures : tandis qu’on suit l’abattage sanglant d’un mouton sur grand écran, un vrai berger tond un de ses moutons sur scène avec des gestes ancestraux qui résonnent étrangement avec les images insoutenables de la vidéo. Evocation du sacrifice au centre du retable et de la tradition chrétienne, mais aussi de la violence du monde dont nous nous lavons bien trop souvent les mains.

Avec ce projet, Milo Rau aurait pu tomber dans la mégalomanie, voire l’hubris, lui qui recréé ici tout un monde. Il aurait pu aussi, au contraire, sombrer dans une représentation clichée et moralisatrice. Le dramaturge évite ces deux écueils avec brio et démontre la puissance de son manifeste pour dire le monde d’aujourd’hui, avec de surcroît un humour désarmant. Il réussit son pari avec grâce, peut-être même touché par la grâce.

- CATHERINE MAKEREEL, Le Soir, 1-10-'18