Recensie La Reprise: 'Milo Rau bouleverse à nouveau au Kunstenfestival'

| 18 mei 2018
Après l’extraordinaire “Five Easy Pieces” autour de l’affaire Dutroux, Milo Rau signe un nouveau chef-d’oeuvre avec “La Reprise: Histoire(s) du théâtre (I)” créé vendredi au National en ouverture du Kunstenfestivaldesarts. Le metteur en scène suisse, devenu directeur artistique du NTGent, a bien le génie du théâtre, devenant un des plus grands d’Europe.- Guy Duplat, La Libre.be, 7-05-2018

Après l’extraordinaire “Five Easy Pieces” autour de l’affaire Dutroux, Milo Rau signe un nouveau chef-d’oeuvre avec “La Reprise: Histoire(s) du théâtre (I)” créé vendredi au National en ouverture du Kunstenfestivaldesarts. Le metteur en scène suisse, devenu directeur artistique du NT Gent, a bien le génie du théâtre, devenant un des plus grands d’Europe.

Le spectacle est d’une parfaite lisibilité, alternant les moments d’émotion et de rire, de poésie et de rudesse. Mais avec de multiples couches de significations que Milo Rau gère avec brio. Il y d’abord l’histoire elle-même. Celle d’un crime homophobe épouvantable : en avril 2012, quatre jeunes désoeuvrés et complètement ivres croisent par hasard devant un bar Ihsane Jarfi, homosexuel, l’entraînent
avec eux et le battent à mort. Comme à son habitude, Milo Rau prend à bras-le-corps l’actualité tragique, mène l’enquête et restitue le crime. Même si la représentation de la violence est bien là, presque insoutenable, le spectacle est d’une extrême justesse et pudeur. La famille d’Ihsane était présente à la première et si elle a quitté la salle au moment de l’assassinat, elle remercie Milo Rau et ses acteurs. Et rien ne fait plus plaisir au père que de lui dire que grâce à ce spectacle, son fils est désormais vivant dans la tête des spectateurs.

Réflexion sur le théâtre
Mais il y a d’autres niveaux de lecture. D’abord, celle d’une tragédie grecque. Le crime commis est incompréhensible, insensé, perpétré par quatre “petits cons bourrés” et est le fruit d’un hasard funeste faisant croiser Ihsane et ces quatre “minables”, comme OEdipe tuant son père par hasard sans le savoir. Un crime qui s’inscrit néanmoins dans un contexte social de déglingue économique, de chômage, de laissés-pour-compte soumis à l’alcool, de stéréotypes sexuels et d’homophobie qui a “guidé” ce hasard. L’acteur qui joue un meurtrier raconte avoir rencontré celui-ci en prison et découvert qu’ils ont eu la même trajectoire, mais l’un est devenu meurtrier et l’autre joue au théâtre. Une société où, comme le dit la pièce, tout est à l’envers, où on chauffe les voitures dans les parkings mais laisse les SDF à la rue. Le troisième niveau est virtuose, c’est une réflexion sur ce qu’est le théâtre même. Mélangeant acteurs professionnels et amateurs, réalité et fiction, reconstitution et making of, représentation du réel et représentation de la représentation, Milo Rau expose la force même du théâtre. Par la distanciation, celui-ci peut “parler aux morts et ceux-ci peuvent nous entendre” . Et l’acteur qui joue bien évitera la mort et le mauvais sera pendu (symboliquement).
Un spectacle d’apparence simple, sans décor, mais avec des scènes inoubliables comme celle des parents littéralement mis à nu par le drame ou cette fin quand l’acteur qui joue Ishane interprète le “Cold Song” de Purcell où un homme gelé (comme le fut Ishane jeté dans les bois) implore les dieux, tandis que celui qui joue le meurtrier entame une danse avec son clark. Avec les acteurs – professionnels ou non – Tom Adjibi, Sara De Bosschere, Suzy Cocco, Sébastien Foucault, Fabian Leenders et Johan Leysen.

Bruxelles, Théâtre national, jusqu’au 10 mai. Infos: www.theatrenational ou www.kfda.be
Le spectacle reconstitue un crime homophobe épouvantable.

- Guy Duplat, La Libre.be, 7-05-2018

Le metteur en scène suisse, devenu directeur artistique du NTGent, a bien le génie du théâtre, devenant un des plus grands d’Europe.
Guy Duplat - La Libre.be